Столетие и прощение (Derrida)
Oct. 10th, 2004 05:01 pmJe prendrai alors le risque de cette proposition : a chaque fois que le pardon est au service d'une finalité, fût-elle noble et spirituelle (rachat ou rédemption, réconciliation, salut), a chaque fois qu'il tend a rétablir une normalise (sociale, nationale, politique, psychologique) par un travail du deuil, par quelque thérapie ou écologie de la mémoire, alors le " pardon " n'est pas pur - ni son concept. Le pardon n'est, il ne devrait être ni normal, ni normatif, ni normalisant. Il devrait rester exceptionnel et extraordinaire, a l'épreuve de l'impossible : comme s'il interrompait le cours ordinaire de la temporalité historique.
Pour aborder a pressent le concept même de pardon, la logique et le bon sens s'accordent pour une fois avec le paradoxe : il faut, me semble-t-il, partir du fait que, oui, il y a de l'impardonnable. N'est-ce pas en vérité la seule chose a pardonner ? La seule chose qui appelle le pardon ? Si l'on n'était prêt a pardonner que ce qui parait pardonnable, ce que l'Eglise appelle le " péché véniel ", alors l'idée même de pardon s'évanouirait. S'il y a quelque chose à pardonner, ce serait ce qu'en langage religieux on appelle le péché mortel, le pire, le crime ou le tort impardonnable. D'ou l'aporie qu'on peut décrire dans sa formalité sèche et implacable, sans merci : le pardon pardonne seulement l'impardonnable. On ne peut ou ne devrait pardonner, il n'y a de pardon, s'il y en a, que la ou il y a de l'impardonnable. Autant dire que le pardon doit s'annoncer comme l'impossible même. Il ne peut être possible qu’à faire l'impossible. Parce que, en ce siècle, des crimes monstrueux (" impardonnables ", donc) ont non seulement été commis - ce qui n'est peut-être pas en soi si nouveau - mais sont devenus visibles, connus, rappelles, nommes, archives par une " conscience universelle " mieux informée que jamais, parce que ces crimes a la fois cruels et massifs paraissent échapper ou parce qu'on a cherche a les faire échapper, dans leur excès même, a la mesure de toute justice humaine, eh bien, l'appel au pardon s'en est trouve (par l'impardonnable même, donc !) Réactive, re-motive, accélère.
Au moment de la loi de l964 qui décida en France de l'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité, un débat fut ouvert. Je note au passage que le concept juridique de l'imprescriptible n'est en rien équivalent au concept non juridique de l'impardonnable. On peut maintenir l'imprescriptibilité d'un crime, ne mettre aucune limite a la durée d'une inculpation ou d'une poursuite possible devant la loi, tout en pardonnant au coupable. Inversement on peut acquitter ou suspendre un jugement et pourtant refuser le pardon. Il reste que la singularité du concept d'imprescriptibilité (par opposition a la " prescription " qui a des équivalents dans d'autres droits occidentaux, américain par exemple) tient peut-être a ce qu'elle introduit aussi, comme le pardon ou comme l'impardonnable, une sorte d'éternité ou de transcendance, l'horizon apocalyptique d'un jugement dernier : dans le droit au-delà du droit, dans l'histoire au-delà de l'histoire. C'est un point capital et difficile. Dans un texte polémique justement intitule " L'imprescriptible ", Jankélévitch déclare qu'il ne saurait être question de pardonner des crimes contre l'humanité, contre l'humanité de l'homme : non pas contre des " ennemis ", (politiques, religieux, idéologiques), mais contre ce qui fait de l'homme un homme - c'est-à-dire contre la puissance de pardonner elle-même. De façon analogue, Hegel, grand penseur du " pardon " et de la " réconciliation ", disait que tout est pardonnable sauf le crime contre l'esprit, à savoir contre la puissance réconciliatrice du pardon. S'agissant bien sur de la Shoah, Jankélévitch insistait surtout sur un autre argument, a ses yeux décisif : il est d'autant moins question de pardonner, dans ce cas, que les criminels n'ont pas demande pardon. Ils n'ont pas reconnu leur faute et n'ont manifeste aucun repentir. C'est du moins ce que soutient, un peu vite, peut-être, Jankelevitch.
Or je serais tente de contester cette logique conditionnelle de l'échange, cette présupposition si largement répandue selon laquelle on ne pourrait envisager le pardon qu'a la condition qu'il soit demande, au cours d'une scène de repentir attestant a la fois la conscience de la faute, la transformation du coupable et l'engagement au moins implicite a tout faire pour éviter le retour du mal. Il y a la une transaction économique qui a la fois confirme et contredit la tradition abrahamique dont nous parlons. Il est important d'analyser au fond la tension, au cœur de l'héritage, entre d'une part l'idée, qui est aussi une exigence, du pardon inconditionnel, gracieux, infini, anecdotique, accorde au coupable en tant que coupable, sans contrepartie, même a qui ne se repent pas ou ne demande pas pardon et, d'autre part, comme en témoignent un grand nombre de textes, a travers beaucoup de difficultés et de raffinements sémantiques, un pardon conditionnel, proportionne a la reconnaissance de la faute, au repentir et a la transformation du pécheur qui demande alors, explicitement, le pardon. Et qui des lors n'est plus de part en part le coupable mais déjà un autre, et meilleur que le coupable.
Imaginez donc que je pardonne a la condition que le coupable se repente, s'amende, demande pardon et donc soit change par un nouvel engagement, et que des lors il ne soit plus tout a fait le même que celui qui s'est rendu coupable. Dans ce cas, peut-on encore parler d'un pardon ? Ce serait trop facile, des deux cotes : on pardonnerait un autre que le coupable même. Pour qu'il y ait pardon, ne faut-il pas au contraire pardonner et la faute et le coupable en tant que tels, la ou l'une et l'autre demeurent, aussi irréversiblement que le mal, comme le mal même, et seraient encore capables de se répéter, impardonnable ment, sans transformation, sans amélioration, sans repentir ni promesse ? Ne doit-on pas maintenir qu'un pardon digne de ce nom, s'il y en a jamais, doit pardonner l'impardonnable, et sans condition ? Et que cette inconditionnalité est aussi inscrite, comme son contraire, à savoir la condition du repentir, dans " notre " héritage ? Même si cette pureté radicale peut paraître excessive, hyperbolique, folle ? Car si je dis, comme je le pense, que le pardon est fou, et qu'il doit rester une folie de l'impossible, ce n'est certainement pas pour l'exclure ou le disqualifier. Il est peut-être même la seule chose qui arrive, qui surprenne, comme une révolution, le cours ordinaire de l'histoire, de la politique et du droit. Car cela veut dire qu'il demeure heterogene à l'ordre du politique ou du juridique tels qu'on les entend ordinairement.
Imaginez donc que je pardonne a la condition que le coupable se repente, s'amende, demande pardon et donc soit change par un nouvel engagement, et que des lors il ne soit plus tout a fait le même que celui qui s'est rendu coupable. Dans ce cas, peut-on encore parler d'un pardon ? Ce serait trop facile, des deux cotes : on pardonnerait un autre que le coupable même. Pour qu'il y ait pardon, ne faut-il pas au contraire pardonner et la faute et le coupable en tant que tels, la ou l'une et l'autre demeurent, aussi irréversiblement que le mal, comme le mal même, et seraient encore capables de se répéter, impardonnable ment, sans transformation, sans amélioration, sans repentir ni promesse ? Ne doit-on pas maintenir qu'un pardon digne de ce nom, s'il y en a jamais, doit pardonner l'impardonnable, et sans condition ? Et que cette inconditionnalité est aussi inscrite, comme son contraire, à savoir la condition du repentir, dans " notre " héritage ? Même si cette pureté radicale peut paraître excessive, hyperbolique, folle ? Car si je dis, comme je le pense, que le pardon est fou, et qu'il doit rester une folie de l'impossible, ce n'est certainement pas pour l'exclure ou le disqualifier. Il est peut-être même la seule chose qui arrive, qui surprenne, comme une révolution, le cours ordinaire de l'histoire, de la politique et du droit. Car cela veut dire qu'il demeure heterogene à l'ordre du politique ou du juridique tels qu'on les entend ordinairement. ...
Ce dont je rêve, ce que j'essaie de penser comme la " pureté " d'un pardon digne de ce nom, ce serait un pardon sans pouvoir : inconditionnel mais sans souveraineté. La tache la plus difficile, a la fois nécessaire et apparemment impossible, ce serait donc de dissocier inconditionnalité et souveraineté. Le fera-t-on un jour ? Ce n’est pas demain la veille, comme on dit. Mais puisque l'hypothèse de cette tache imprésentable s'annonce, fut-ce comme un songe pour la pensée, cette folie n'est peut-être pas si folle.
http://www.hydra.umn.edu/derrida/siecle.html
Pour aborder a pressent le concept même de pardon, la logique et le bon sens s'accordent pour une fois avec le paradoxe : il faut, me semble-t-il, partir du fait que, oui, il y a de l'impardonnable. N'est-ce pas en vérité la seule chose a pardonner ? La seule chose qui appelle le pardon ? Si l'on n'était prêt a pardonner que ce qui parait pardonnable, ce que l'Eglise appelle le " péché véniel ", alors l'idée même de pardon s'évanouirait. S'il y a quelque chose à pardonner, ce serait ce qu'en langage religieux on appelle le péché mortel, le pire, le crime ou le tort impardonnable. D'ou l'aporie qu'on peut décrire dans sa formalité sèche et implacable, sans merci : le pardon pardonne seulement l'impardonnable. On ne peut ou ne devrait pardonner, il n'y a de pardon, s'il y en a, que la ou il y a de l'impardonnable. Autant dire que le pardon doit s'annoncer comme l'impossible même. Il ne peut être possible qu’à faire l'impossible. Parce que, en ce siècle, des crimes monstrueux (" impardonnables ", donc) ont non seulement été commis - ce qui n'est peut-être pas en soi si nouveau - mais sont devenus visibles, connus, rappelles, nommes, archives par une " conscience universelle " mieux informée que jamais, parce que ces crimes a la fois cruels et massifs paraissent échapper ou parce qu'on a cherche a les faire échapper, dans leur excès même, a la mesure de toute justice humaine, eh bien, l'appel au pardon s'en est trouve (par l'impardonnable même, donc !) Réactive, re-motive, accélère.
Au moment de la loi de l964 qui décida en France de l'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité, un débat fut ouvert. Je note au passage que le concept juridique de l'imprescriptible n'est en rien équivalent au concept non juridique de l'impardonnable. On peut maintenir l'imprescriptibilité d'un crime, ne mettre aucune limite a la durée d'une inculpation ou d'une poursuite possible devant la loi, tout en pardonnant au coupable. Inversement on peut acquitter ou suspendre un jugement et pourtant refuser le pardon. Il reste que la singularité du concept d'imprescriptibilité (par opposition a la " prescription " qui a des équivalents dans d'autres droits occidentaux, américain par exemple) tient peut-être a ce qu'elle introduit aussi, comme le pardon ou comme l'impardonnable, une sorte d'éternité ou de transcendance, l'horizon apocalyptique d'un jugement dernier : dans le droit au-delà du droit, dans l'histoire au-delà de l'histoire. C'est un point capital et difficile. Dans un texte polémique justement intitule " L'imprescriptible ", Jankélévitch déclare qu'il ne saurait être question de pardonner des crimes contre l'humanité, contre l'humanité de l'homme : non pas contre des " ennemis ", (politiques, religieux, idéologiques), mais contre ce qui fait de l'homme un homme - c'est-à-dire contre la puissance de pardonner elle-même. De façon analogue, Hegel, grand penseur du " pardon " et de la " réconciliation ", disait que tout est pardonnable sauf le crime contre l'esprit, à savoir contre la puissance réconciliatrice du pardon. S'agissant bien sur de la Shoah, Jankélévitch insistait surtout sur un autre argument, a ses yeux décisif : il est d'autant moins question de pardonner, dans ce cas, que les criminels n'ont pas demande pardon. Ils n'ont pas reconnu leur faute et n'ont manifeste aucun repentir. C'est du moins ce que soutient, un peu vite, peut-être, Jankelevitch.
Or je serais tente de contester cette logique conditionnelle de l'échange, cette présupposition si largement répandue selon laquelle on ne pourrait envisager le pardon qu'a la condition qu'il soit demande, au cours d'une scène de repentir attestant a la fois la conscience de la faute, la transformation du coupable et l'engagement au moins implicite a tout faire pour éviter le retour du mal. Il y a la une transaction économique qui a la fois confirme et contredit la tradition abrahamique dont nous parlons. Il est important d'analyser au fond la tension, au cœur de l'héritage, entre d'une part l'idée, qui est aussi une exigence, du pardon inconditionnel, gracieux, infini, anecdotique, accorde au coupable en tant que coupable, sans contrepartie, même a qui ne se repent pas ou ne demande pas pardon et, d'autre part, comme en témoignent un grand nombre de textes, a travers beaucoup de difficultés et de raffinements sémantiques, un pardon conditionnel, proportionne a la reconnaissance de la faute, au repentir et a la transformation du pécheur qui demande alors, explicitement, le pardon. Et qui des lors n'est plus de part en part le coupable mais déjà un autre, et meilleur que le coupable.
Imaginez donc que je pardonne a la condition que le coupable se repente, s'amende, demande pardon et donc soit change par un nouvel engagement, et que des lors il ne soit plus tout a fait le même que celui qui s'est rendu coupable. Dans ce cas, peut-on encore parler d'un pardon ? Ce serait trop facile, des deux cotes : on pardonnerait un autre que le coupable même. Pour qu'il y ait pardon, ne faut-il pas au contraire pardonner et la faute et le coupable en tant que tels, la ou l'une et l'autre demeurent, aussi irréversiblement que le mal, comme le mal même, et seraient encore capables de se répéter, impardonnable ment, sans transformation, sans amélioration, sans repentir ni promesse ? Ne doit-on pas maintenir qu'un pardon digne de ce nom, s'il y en a jamais, doit pardonner l'impardonnable, et sans condition ? Et que cette inconditionnalité est aussi inscrite, comme son contraire, à savoir la condition du repentir, dans " notre " héritage ? Même si cette pureté radicale peut paraître excessive, hyperbolique, folle ? Car si je dis, comme je le pense, que le pardon est fou, et qu'il doit rester une folie de l'impossible, ce n'est certainement pas pour l'exclure ou le disqualifier. Il est peut-être même la seule chose qui arrive, qui surprenne, comme une révolution, le cours ordinaire de l'histoire, de la politique et du droit. Car cela veut dire qu'il demeure heterogene à l'ordre du politique ou du juridique tels qu'on les entend ordinairement.
Imaginez donc que je pardonne a la condition que le coupable se repente, s'amende, demande pardon et donc soit change par un nouvel engagement, et que des lors il ne soit plus tout a fait le même que celui qui s'est rendu coupable. Dans ce cas, peut-on encore parler d'un pardon ? Ce serait trop facile, des deux cotes : on pardonnerait un autre que le coupable même. Pour qu'il y ait pardon, ne faut-il pas au contraire pardonner et la faute et le coupable en tant que tels, la ou l'une et l'autre demeurent, aussi irréversiblement que le mal, comme le mal même, et seraient encore capables de se répéter, impardonnable ment, sans transformation, sans amélioration, sans repentir ni promesse ? Ne doit-on pas maintenir qu'un pardon digne de ce nom, s'il y en a jamais, doit pardonner l'impardonnable, et sans condition ? Et que cette inconditionnalité est aussi inscrite, comme son contraire, à savoir la condition du repentir, dans " notre " héritage ? Même si cette pureté radicale peut paraître excessive, hyperbolique, folle ? Car si je dis, comme je le pense, que le pardon est fou, et qu'il doit rester une folie de l'impossible, ce n'est certainement pas pour l'exclure ou le disqualifier. Il est peut-être même la seule chose qui arrive, qui surprenne, comme une révolution, le cours ordinaire de l'histoire, de la politique et du droit. Car cela veut dire qu'il demeure heterogene à l'ordre du politique ou du juridique tels qu'on les entend ordinairement. ...
Ce dont je rêve, ce que j'essaie de penser comme la " pureté " d'un pardon digne de ce nom, ce serait un pardon sans pouvoir : inconditionnel mais sans souveraineté. La tache la plus difficile, a la fois nécessaire et apparemment impossible, ce serait donc de dissocier inconditionnalité et souveraineté. Le fera-t-on un jour ? Ce n’est pas demain la veille, comme on dit. Mais puisque l'hypothèse de cette tache imprésentable s'annonce, fut-ce comme un songe pour la pensée, cette folie n'est peut-être pas si folle.
http://www.hydra.umn.edu/derrida/siecle.html
вопрос на халяву
Date: 2004-10-10 02:30 pm (UTC)----------------
я нахожу эту т.зр. убедительной. а в чем суть возражений Д. (если он возражает)? --что-то в лом въезжать в его дискурс.
Re: вопрос на халяву
Date: 2004-10-10 03:13 pm (UTC)Or je serais tente de contester cette logique conditionnelle de l'échange, cette présupposition si largement répandue selon laquelle on ne pourrait envisager le pardon qu'a la condition qu'il soit demande, au cours d'une scène de repentir attestant a la fois la conscience de la faute, la transformation du coupable et l'engagement au moins implicite a tout faire pour éviter le retour du mal. Il y a la une transaction économique qui a la fois confirme et contredit la tradition abrahamique dont nous parlons.
Re: вопрос на халяву
Date: 2004-10-10 03:41 pm (UTC)Янкелевич озвучивает простую мысль: нельзя простить того, кто не просит прощении (а иначе к чему все эти "Господи помилуй" и т.п.?). потом, правда, он сам же существенно ослабляет свой тезис, заводя речь об искренности раскаяния, и т.п. впечатление, что Д. как раз и хватается за эту слабину, а от ответа по существу уходит.
при чем здесь Гегель, я не понял.
Re: вопрос на халяву
Date: 2004-10-10 03:46 pm (UTC)Re: вопрос на халяву
Date: 2004-10-10 03:52 pm (UTC)приятных снов :>)
p.s.
Date: 2004-10-10 04:48 pm (UTC)но это, все же, насилие над языком. и Янкелевич, конечно, не то имел ввиду, что не помнить зла невозможно, пока причинивший его не попросит прощения.