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Derrida, la pensée de la différence

Homme engagé, célébré dans le monde entier, le philosophe de la déconstruction est mort dans la nuit de vendredi à samedi à 74 ans.

Par Robert MAGGIORI

lundi 11 octobre 2004 (Liberation - 06:00)

a possibilité de l'impossible : telle est la définition que Martin Heidegger donnait de la mort. La commentant, Derrida en a tiré un jour une autre : «Mourir ­ s'attendre aux frontières de la vérité.» Non pas attendre qu'elles soient atteintes, mais «s'attendre l'un l'autre, l'une l'autre», s'attendre l'un l'autre, là où l'un et l'autre n'arrivent jamais ensemble. «Celui qui attend l'autre, à cette frontière, n'est pas celui qui y arrive le premier ou celle qui s'y rend la première. Pour y attendre l'autre, à ce rendez-vous, il faut y arriver en retard, au contraire, et non en avance.» Un cancer a contraint Jacques Derrida à hâter le pas, dans la nuit de vendredi à samedi. Il était né à El-Biar, près d'Alger, le 15 juillet 1930. Il avait 74 ans.

Une intelligence au service des autres

De la fatigue, de la vieillesse, de la mort, Derrida, dans ses derniers livres, parlait avec une grande sérénité. Il laissait sourdre de lointains souvenirs d'enfant et évoquait quelques scènes d'une «impudique pudeur» ­ le sentiment qu'on éprouve à se trouver nu devant son chat ­ traduisant quelque chose comme la paix. Il lui arrivait de se lever pour aller effleurer le tallith que lui avait donné Moïse, le frère de sa mère : «Un châle de prière que j'aime à toucher plus qu'à voir, à caresser tous les jours, à baiser sans même ouvrir les yeux ou alors même qu'il demeure enveloppé dans un sac de papier où je plonge la main dans la nuit des yeux fermés.»

Intransigeant, susceptible, exigeant, doté d'une inépuisable force de travail, Jacques Derrida était un homme de justice et de bien. Il ne disait jamais «tu es mon ami», mais «je suis ton ami», préférant donner et accueillir à posséder. Il a mis toute son intelligence, son inventivité, sa culture au service des autres, des autres textes, des autres auteurs ­ pour qu'ils puissent «donner» même ce qu'ils ignoraient pouvoir donner.

Peut-être est-il né en 1966, dans une université américaine. Il était déjà, depuis deux ans, assistant à la Sorbonne, avait été admis au CNRS, d'où il avait démissionné aussitôt pour, invité par Jean Hyppolite et Louis Althusser, enseigner à l'Ecole normale supérieure, avait fait sa première conférence au Collège de philosophie (sur Michel Foucault et en présence de celui-ci), publié la traduction et l'introduction de l'Origine de la géométrie de Husserl, écrit maints articles dans Critique ou Tel Quel. Mais, en 1966, quelque chose de nouveau apparaît à Baltimore, à la Johns Hopkins University, qui fait l'effet d'une bombe. Il y a là ­ c'est le début du spectaculaire accueil fait dans les campus aux french philosophers ­ René Girard, Roland Barthes, Jean-Pierre Vernant, Lucien Goldman ou Jacques Lacan. Et un jeune penseur originaire d'Algérie, qui, dans son intervention au colloque, propose une nouvelle façon de lire et d'interpréter les textes. Le nom de cette méthode, le déconstructionnisme, se propage comme le son d'un tam-tam d'une université à l'autre, et provoque partout des discussions houleuses. En quelques jours, Jacques Derrida, dans les départements de sciences humaines et de littérature, des humanities, devient l'enfant terrible de la «philosophie continentale», une sorte de Copernic qui vient de faire faire à la pensée une «révolution épistémologique», coqueluche des théoriciens postmodernes ; et un «mauvais maître», un destructeur, déjà éreinté et poursuivi de lazzi.

En France, l'Université fait barrage

L'année suivante, en France, le «cas» Derrida explose sur le marché éditorial: le philosophe publie coup sur coup De la grammatologie, l'Ecriture et la Différence, la Voix et le Phénomène, trois oeuvres magmatiques, complexes, déroutantes, qui vont accroître exponentiellement tant le nombre de ses détracteurs que celui de ses laudateurs. Le bruit des cocktails Molotov, des chants révolutionnaires et des sirènes de police, à Berkeley, Rome, Berlin ou Paris, recouvre en mai 68 les échos des débats académiques. Mais c'est à cette époque que commence pour Derrida la vie de pigeon voyageur de la philosophie : il est toujours en d'autres cieux, en d'autres langues, en d'autres cultures, fait des conférences partout dans le monde, est appelé comme visiting professor dans la plupart des grandes universités européennes ou américaines. Comme nul n'est prophète en son pays, c'est en France que les résistances sont le plus fortes. Il ne fait pas bon s'avouer «derridien» si on veut faire carrière en faculté ! Et quand on est Derrida lui-même, qu'on a passé sa thèse de doctorat pour pouvoir succéder à Paul Ricoeur, on subit un véritable tir de barrage. Pas plus qu'à Gilles Deleuze ne sera donc accordée à Jacques Derrida, détenteur de dizaines de doctorats honoris causa à l'étranger, une chaire prestigieuse dans l'Université française. Aussi, avec ses principales «bases» à Paris (Ecole pratique des hautes études) ou à Irvine (University of California), l'enseignement de Derrida sera-t-il itinérant, ou «volant» ­ et sans doute n'eût-il pas détesté l'imaginer en milliers de feuilles volantes, disséminées dans le monde entier et insaisissables ­, et se trouvera dans la forêt exubérante de ses articles, ses livres, ses préfaces, ses séminaires, ses débats, ses conférences.

Une oeuvre foisonnante

Jacques Derrida était le philosophe français le plus connu, l'un des grands du siècle, celui qui a écrit le plus grand nombre de textes et auquel le plus grand nombre d'ouvrages, de commentaires ou de sites Internet sont consacrés. Ce n'est pourtant pas l'étendue infinie de l'oeuvre derridienne qui rend impossible sa circonscription et fait renoncer toute tentative de synthèse. La difficulté ne s'explique pas davantage par son architectonique, qui serait, en l'occurrence, végétale : de fortes racines constituées par la trilogie de 1967, un tronc massif que composent des ouvrages déjà classiques tels que Glas, la Dissémination, Marges ­ De la philosophie, Eperons ­ les Styles de Nietzsche, Du droit à la philosophie, Politiques de l'amitié, Psyché ­ Inventions de l'autre ; et la ramure enchevêtrée des livres-conférences, Artaud le Moma, Apories, Fichus, Archives, Schibboleth et tant d'autres. A dire ce que les textes de Derrida ­ qui, selon le mot de Gilbert Hottois (1), «n'ont ni début (ils sont greffés sur d'autres textes) ni fin (ils sont prétextes à d'autres textes)» ­ «veulent dire», forcément on échoue, car, en un sens, ils ne «veulent rien dire», ou plutôt, disent la «differance» qui échappe, justement, au régime du vouloir dire. Comme Derrida l'écrit dans Positions : «L'écriture à la lettre ne-veut-rien-dire. Non qu'elle soit absurde (...), elle tente de se tenir au point d'essoufflement du vouloir-dire (...), le jeu de la différance qui fait qu'aucun mot, aucun concept, aucun énoncé majeur ne viennent résumer et commander, depuis la présence théologique d'un centre, le mouvement et l'espacement textuel des différences.»

Dans les marges et les contre-allées

Si Derrida est philosophe, au plus haut point, il n'y a pas de «philosophie» de Derrida, et s'il y en avait une, elle ne serait pas formée de «thèses» bien circonscrites que l'on pourrait comparer à celles d'autres philosophes, qui les compléteraient ou les dépasseraient. Sarah Kofman a dit du texte derridien qu'il était un «corps morcelé, atopique, décentré, bousculant sens dessus dessous le logos traditionnel» (2), et Rudy Steinmetz l'a qualifié de «polylogue intertextuel» (3). L'expression est ardue, mais elle dit bien le travail dont a voulu se charger Derrida : tisser des textes dans les interstices d'autres textes, d'autres idiomes, d'autres traditions, d'autres philosophies, non pour les parasiter ou s'y installer en braconnier, mais pour que de l'entrelacement naisse quelque chose de neuf, quelque chose qu'on n'a jamais entendu. Aussi sera-t-il difficile d'assigner à Derrida une «place» dans cette concaténation de systèmes dont la philosophie fait son histoire. Où, synchroniquement, se situe-t-il par rapport à Lévinas, Foucault ou Deleuze ? A-t-il «dépassé» Husserl ou Heidegger ? Il n'est pas douteux que Derrida choisirait lui-même d'être dans les marges et les contre-allées (4).

Non la marge blanche qui encadre le texte de l'histoire de la philosophie, l'empêche de déborder et le contraint à s'en tenir à ce qu'il dit. Ni l'allée déserte qui, par contraste, laisse voir les flux qui vont rectilignes dans un sens ou dans l'autre. La marge griffonnée, noircie de signes étranges ­ l'écriture même de Derrida, parfois indéchiffrable ­, qui destitue, désitue, resitue le texte et son sens, le somme de dire ce qu'il ne dit pas, ce qu'il ne veut pas dire. La contre-allée peuplée de promeneurs, lieu de circulation, d'arrêt, de stationnement, de tours et détours, allées et venues, avenue de sens et de contre-sens ­ qui déstabilise l'ordre géométrique du monde et de ses discours, décentre ses axes, écarte la logique de la destination du sens. On sait le lexique de Jacques Derrida : déconstruction, différance, dissémination, graphe, marge, hymen, trace, métaphore, double écriture... Aussi, pour rendre compte, sinon raison, de ce qu'il a «dit», faudrait-il qu'un autre Derrida ­ un double qui eût choisi de rester parmi nous ­ pût ouvrir dans ses grands textes les «contre-allées» qu'il a lui-même ouvertes dans ceux de Platon, Hegel, Heidegger, Aristote, Nietzsche, Kant, Rousseau, Montaigne, Schmitt, Cicéron, Freud, Husserl, Marx, Patocka, Kierkegaard, Lacan ­ ou Blanchot, Kafka, Joyce, Ponge, Cixous, Bataille, Genet, Jabès, Celan.

Jusqu'à la rue d'Ulm, une scolarité chahuteuse

Avant d'embarquer pour Marseille sur le Ville-d'Alger, Derrida n'avait jamais voyagé (5). C'était la fin de l'été 1949. Il venait de terminer une année d'hypokhâgne au lycée Bugeaud d'Alger. La lecture de Bergson et de Sartre l'avait marqué en classe terminale : celle de Kierkegaard et de Heidegger l'«impressionne». Il voulait écrire, peut-être enseigner. Sa scolarité avait été en dents de scie, chahuteuse ­ et douloureuse. Le jour de la rentrée 1942, il avait été renvoyé chez lui : le pourcentage de juifs pouvant être admis dans une classe venait d'être abaissé de 14 à 7 % par le recteur, pétainiste zélé. Adolescent, tantôt il se recroquevillait en lui-même, confiait son mal-être à son journal intime, écrivait des poèmes, lisait Camus, Nietzsche et Valéry, tantôt il faisait le «voyou», manifestait sa vitalité sur les terrains, plus qu'à l'école, dans des matchs avec les prisonniers italiens, et poursuivait le rêve de devenir footballeur professionnel.

A l'internat de Louis-le-Grand, tout se passe mal au début, malgré les somnifères et les amphétamines. C'est dans l'année scolaire 1952-1953 qu'il intègre l'Ecole normale supérieure. En khâgne, il avait déjà fait connaissance avec ceux qui resteront ses amis : Michel Serres, Pierre Bourdieu, Michel Deguy (lire page précédente), Gérard Granel, Louis Marin, Pierre Nora. Rue d'Ulm, il rencontre Louis Althusser et sa future femme, Marguerite Aucouturier. Il milite alors «de façon intermittente dans des groupes d'extrême gauche non communiste», suit les cours de Michel Foucault, auquel il se lie d'amitié, et travaille déjà à ce qui plus tard sera sa thèse, le Problème de la genèse dans la philosophie de Husserl. Reçu à l'agrégation à la session 1956-1957, marié, il doit effectuer son service militaire, en pleine guerre d'Algérie. Soldat de deuxième classe, en civil, il est affecté dans une école d'enfants de troupe, à Koléa, près d'Alger, et enseigne le français et l'anglais. A son retour en métropole, il obtient son premier poste de professeur au lycée du Mans, et a pour collègue Gérard Genette. Entre 1960 et 1964 il est, à la Sorbonne, assistant en «philosophie générale et logique» de Suzanne Bachelard, Georges Canguilhem, Paul Ricoeur et Jean Wahl. C'est en 1966, donc, qu'il se rend au fameux colloque de Baltimore.

Arrêté en Tchécoslovaquie pour soutien aux dissidents

Peu de photos de Jacques Derrida paraissent dans la presse avant 1979. On voit son visage au moment où s'ouvrent à la Sorbonne les états généraux de la philosophie, qu'il a promus avec entre autres Vladimir Jankélévitch, François Châtelet, Jeannette Colombel, Gilles Deleuze, Elisabeth de Fontenay, Jean-Luc Nancy, (lire page 3), Paul Ricoeur ou Jean-Toussaint Desanti. Mais le personnage devient véritablement public, malgré lui, en 1981. Cofondateur avec Jean-Pierre Vernant de l'Association Jan Hus, il avait tenu, en soutien aux dissidents tchèques persécutés, des séminaires clandestins à Prague : il est... arrêté à l'aéroport et traité par la police comme un trafiquant de drogue ! L'affaire fait grand bruit, de nombreuses pétitions circulent pour la «libération» du philosophe, qui sera finalement «expulsé» de Tchécoslovaquie grâce à une intervention de François Mitterrand. L'essentiel de son activité, Derrida le consacre évidemment à ses livres, à ses cours.

La conférence devient peu à peu son style d'intervention préféré, l'«atelier» de ses oeuvres, précisément parce que la conférence «tourne», joue des tours à l'écrit lorsqu'elle se prononce et des tours à la voix lorsqu'elle se fige en page imprimée, parce qu'elle autorise une circumnavigation infinie qui déroute le texte, frange, émarge, détoure le sens, empêche qu'il «prenne» ou dise le fin mot de l'histoire, le diffère justement, au lieu de le conférer.

Les concepts de différance et de déconstruction auront été les labels, sinon le logo, de la pensée de Jacques Derrida. Ils ont été appliqués à bien d'autres domaines que la philosophie, comme la critique littéraire, l'esthétique, voire l'architecture ou l'urbanisme. La déconstruction est présente d'emblée dans le travail de Derrida, dès sa thèse sur Husserl, qui vise à disloquer le transcendantalisme phénoménologique et le principe de l'évidence des états vécus, et est au centre de tout son projet philosophique, visant précisément à déconstruire la métaphysique de la présence dont toute la tradition philosophique occidentale a été porteuse. Dans la Voix et le Phénomène, ce projet se réalise déjà en prenant appui sur les notions de «phonocentrisme» et de «logocentrisme», que Derrida utilise pour dénoncer le privilège accordé dans ladite tradition à la voix (phoné) et au logos. La voix est en effet vécue comme quelque chose de présent et d'immédiatement évident. Le logos lui est toujours immanent, alors que l'écriture est caractérisée par l'absence du sujet qui l'a produite : le texte écrit a une vie propre. La tâche de la «grammatologie» ­ gramma étant la lettre écrite de l'alphabet ­ sera alors de comprendre le langage à partir non du modèle du logos mais de celui de l'écriture, car la forme écrite, en soustrayant le texte de son contexte d'origine et en le rendant disponible au-delà de son temps, en garantit la «déchiffrabilité» et la «lisibilité» proprement infinies. Ecrire, disait Jacques Derrida, c'est s'échouer loin de son propre langage, le «déconcerter», le laisser aller seul, sans gardes du corps...

La déconstruction, ni un système, ni une méthode

Et c'est pour traduire cela qu'il forge le néographisme, promis à une carrière fulgurante, de «différance», où se cristallisent tous les sens de «différer». La différance implique d'abord que le signe est différent de ce dont il prend la place, et donc qu'entre l'expression orale ou l'écriture et le réel auquel elles renvoient il y a toujours une différence, un écart qui ne peut jamais être comblé (un écart qui s'écrit, mais ne s'entend pas) et qui ne laisse que des traces autorisant la multiplicité des lectures et des interprétations. Mais elle indique aussi le fait de «renvoyer à», retarder, proroger, ajourner, mettre une distance infinie entre le sujet et la chose ou la parole absente du texte, et donc d'abolir le primat de la présence, sortir de l'illusion qu'une «chose» puisse se «révéler» telle quelle à l'esprit ou qu'une vérité puisse «être saisie» par le logos qui la guette. La vérité n'est ni originaire ni unitaire, elle n'est jamais totalement «donnée» : elle est disséminée.

La déconstruction n'est ni un système ni une méthode. Elle est, si on peut dire, «ce-qui-a-lieu», ce qui advient, un événement qui n'attend pas qu'on en délibère, qui n'attend pas la conscience ou l'organisation du sujet (ou de la société ou de quoi que ce soit d'autre). «Ça déconstruit», autrement dit la déconstruction est ce qui «arrive» parce que, dans tout système, est à l'oeuvre un mouvement de dislocation, de fissuration et de disjonction, parce que toute construction théorique est en même temps tenue et dé-tenue, soutenue et ébranlée par une pierre de touche défectueuse provoquant une force d'écartèlement, une différance justement.

Les domaines d'application de la déconstruction derridienne ­ qui doit évidemment quelque chose à la Destruktion de Heidegger ­ ont été innombrables. On ne saurait en répertorier les résultats ici, sauf à rappeler qu'ils ont parfois été oblitérés par les critiques, à la fois faibles et injustes, de ceux qui, n'apercevant dans les «styles de Derrida» que jeux de mots, jongleries étymologiques, frénésie d'écriture, pointillisme, n'ont pas pu voir que son travail ­ qu'il se soit appliqué à la phénoménologie, au structuralisme, à un poème de Mallarmé, à la psychanalyse, au théâtre d'Artaud, à une simple phrase d'Aristote ou à un rêve de Walter Benjamin ­ a produit la plus extraordinaire moisson d'idées originales et inouïes dont une intelligence, confrontée à la «matière» des textes, se soit jamais révélée capable.

Si le projet de Derrida est axé sur les «textes», il n'est cependant jamais étranger à la texture des rapports humains, et témoigne en effet d'un constant souci pour l'Autre, vis-à-vis duquel l'on est appelé à une éthique de l'hospitalité, à une «ouverture» qui «se fait» sans être préparée, à un dialogue qui procède du respect et qui pose la différence comme point de départ de toute rencontre entre les hommes. Le don, l'accueil, l'amitié, la frontière, le droit, la justice, la démocratie... Autant de thèmes élaborés par Derrida pour montrer que toute territorialisation, toute instauration de frontière, toute constitution d'un «propre» ­ qu'il s'agisse d'un territoire «propre», d'une terre, d'une langue, d'un corps, d'un «soi» ­ a besoin de l'autre et d'un dehors (de l'autre à mettre dehors, aussi) pour se constituer, de sorte que l'altérité est toujours cachée, mais à l'oeuvre, en toute origine, que l'étranger, selon les propres termes de Derrida, est avant tout «celui qui pose la première question». Et les autres méditations derridiennes, sur le nom, sur l'animal, sur la sépulture, sur la mémoire, sur la folie qui habite le langage, l'exil, etc., ne disent jamais autre chose : «Je ne serais pas ce que je suis et je n'aurais pas de maison, de nation, de ville, de langue, si l'autre, l'hôte, par sa venue, ne me les donnait.» (6).

Une langue en tours, détours, torsions et rétorsions
On a parfois moqué l'écriture de Derrida, sa langue philosophique tout en tours et détours, torsions et rétorsions. Elle n'était que la mise à nu d'une politique de l'amitié, l'«appropriation aimante et désespérée» de quelque chose «d'autre», l'accueil de l'autre : «Tout ce que je fais, surtout quand j'écris, ressemble à un jeu de colin-maillard : celui qui écrit, toujours à la main, même quand il se sert de machines, tend la main comme un aveugle pour chercher à toucher celui ou celle qu'il pourrait remercier pour le don d'une langue, pour les mots mêmes dans lesquels il se dit prêt à rendre grâce.»
(1) Gilbert Hottois, De la Renaissance à la postmodernité, De Boeck, 2002. (2) Sarah Kofman, Lectures de Derrida, Galilée, 1984. (3) Rudy Steinmetz, les Styles de Derrida, De Boeck, 1994. (4) Catherine Malabou, Jacques Derrida, la Contre-Allée, la Quinzaine littéraire/Louis Vuitton, 1999. (5) Les renseignements biographiques sont tirés du «curriculum vitae» qui figure à la fin de Jacques Derrida, de Geoffroy Bennington et Jacques Derrida, «les Contemporains», Seuil 1991. (6) Manifeste pour l'hospitalité ­ Autour de Jacques, sous la direction de Mohammed Seffahi, Paroles d'Aube, 1999.

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